Selon le récent rapport du PAM, la République Démocratique du Congo fait face à un niveau record de 28 millions de personnes en situation de faim aiguë. L’agglomération de Kisangani, troisième plus importante ville située dans le Nord-Est, subit en plein fouet les répercussions indirectes de cette crise multidimensionnelle. Le conflit communautaire Mbole-Lengola , a pris une ampleur ethnique entre 2022 et 2024, dans plusieurs territoires de la province de la Tshopo. Ce conflit, ayant fait plus de 500 morts, a englouti cette dernière dans une inflation de prix de denrées alimentaires, dû en majeure part au grand nombre d’agriculteurs déplacé. Dans ce contexte, les femmes maraîchères, un groupe d’actrices œuvrant dans l’ombre, joue un rôle déterminant dans l’alimentation des ménages de Kisangani.

Loin des clichés qui les dépeignent comme passives, cet article vise à montrer comment ces femmes, grâce à leurs activités de production locale, représentent une solution bien que vulnérable à l’insécurité alimentaire qui frappe la région. Comment leur action, qui est une réponse concrète et salutaire à une crise alimentaire, se heurte, par la même occasion, à des défis structurels qui appellent des interventions structurelles de la part du gouvernement.

Crise alimentaire aiguë

La situation à Kisangani ne peut être judicieusement comprise sans la placer dans le cadre plus large de la crise qui frappe la RDC dans ses parties Nord et Est. Ce sont les agriculteurs du Nord-Kivu et de l’Ituri qui nourrissent les bouches à Kisangani. Selon les dernières analyses du Cadre Intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), un nombre record de 28 millions de Congolais sont confrontés à une faim aiguë, dont 3,9 millions en situation d'urgence (Phase 4 de l'IPC). Cette crise est particulièrement concentrée dans les provinces de l’Est, y compris le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, l’Ituri et, plus récemment, la Tshopo.

La flambée des prix des denrées alimentaires à Kisangani est une conséquence directe de la dégradation de la RN4, l’artère économique reliant la ville aux provinces nourricières de l'Ituri et des Kivu. Son rôle est si fondamental qu'on peut la comparer au Nil pour l'Égypte. Cette rupture d’approvisionnement causée par la dégradation de la route entraine une pénurie avec des conséquences visibles dans l’économie locale. Des augmentations vertigineuses s'observent : les prix de certains produits ont triplé, voire quadruplé pour d'autres.

Les femmes maraichères : une réponse à la crise

Face à cette crise, le maraîchage urbain, largement entretenu par des femmes à Kisangani, s’impose en réponse résiliente. Leur activité est salutaire pour les survies des ménages. Comme le souligne une étude sur le maraîchage à Kisangani, "toute production maraîchère constitue une source appréciable de revenu pour de nombreuses familles, chômeurs, illettrés, femmes et jeunes, permettant ainsi à la plupart des ménages de survivre ».

Ces femmes cultivent une diversité de légumes qui garnissent les assiettes des habitants de Kisangani. Les spéculations les plus courantes dans plusieurs champs maraîchers sont la ciboulette, l'amarante, le céleri, la tomate et la gamme variée des légumes. Bien sûr que les motivations premières sont économiques. Les études réalisées dans ce cadre révèlent que pour 48,3% des femmes maraichères, la raison principale est la génération d'un profit après la vente. Cette orientation vers le profit explique la préférence pour les cultures à cycle court.

Les difficultés d’accès à la terre

Bien qu’étant un pilier important pour la sécurité alimentaire, le maraîchage urbain se confronte à plusieurs problèmes, aussi bien structurels que pratiques. D’un côté, les femmes maraîchères sont souvent des femmes de militaires ou des veuves, font face au défi majeur du manque de terres cultivables. La plupart mettent leurs cultures dans des parcelles abandonnées dont les propriétaires n'ont pas le moyen de mettre en valeur. Certaines occupent, illicitement ou par convention, des terrains appartenant soit à des établissements publics, soit à des entreprises publiques. Cette absence de garantie foncière empêche toute planification à long terme dans l’amélioration du sol et nourrit plusieurs conflits fonciers.

Recommandations

Soutenir les femmes maraichères n'est pas un acte de charité. C’est un appui stratégique à la sécurité alimentaire dans la ville de Kisangani. Pour favoriser l’essor de cette activité salutaire, les politiques publiques doivent être orientées vers les actions suivantes :

  1. Donner accès à la terre aux femmes : La question foncière est un enjeu majeur pour les femmes. Les programmes de développement urbain doivent prioriser l’accessibilité de la terre cultivable aux femmes. Dans le cas possible, mettre en place un moyen d’octroi temporaire de terrain cultivable.
  2. Renforcer la résilience climatique : fournir un appui technique et matériel pour promouvoir des pratiques agroécologiques et des semences adaptées aux nouvelles conditions climatiques.
  3. Financer l'agriculture urbaine et périurbaine : Comme le soulignent la FAO et le PAM, l'aide agricole d'urgence est l'un des moyens les plus rentables pour répondre aux besoins humanitaires immédiats et renforcer la résilience.

Par Isamene Patrick
RDPI Think tank Analyst